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29/05/2008

LES CHARS.MON BAPTEME DU FEU.

C’est sur ce polygone, dans la partie boisée proche de la caserne des dragons, qu’un jour dans la matinée au lieu d’exercices, nous fûmes placés à une dizaine de pas les uns des autres, le long du grillage qui entourait ce terrain. Nous reçûmes l’ordre de mettre “baïonnette au canon” et de ne laisser approcher personne. Intrigués cela ne nous empêchait pas de regarder ce qui pouvait se passer derrière nous. Le terrain était tout bouleversé, creusé de tranchées avec des tronçons de fil de fer barbelés. Nous vîmes arriver des civils en chapeaux melon et hauts de forme.
Il devait s’agir d’une commission de parlementaires et de techniciens, peut-être même des ministres. Nous entendîmes un grondement formidable et vîmes arriver du fond du bois un engin cahotant, mais qui franchissait tous les obstacles, tranchées et réseaux de fil de fer barbelés avec une grande facilité grâce à ses “Caterpillar” (chenilles), dispositif permettant aux roues de se déplacer sur une chaîne sans fin. (C’était l’ancêtre des chars qui furent construits par la suite et participèrent pour la première fois à l’offensive du 17 Avril 1917 sur le “Chemin des Dames”. Ce fut d’ailleurs un demi-échec, le type de char employé était trop ; volumineux, lourd et trop lent ; il offrait une belle cible à l’artillerie. Par la suite, des chars plus légers et plus rapides furent construits et firent merveille à partir de Juillet 1918).

Alors que je revenais d’une permission passée à CLERMONT FERRAND, j’appris par un copain qu’un renfort de la classe 15 partait le lendemain matin. Aussitôt, je descendis au bureau, et je demandais à être reçu par le Capitaine Commandant. Je lui dis “Je viens d’apprendre, mon Capitaine, qu’un renfort allait partir pour le front, or, vous savez sans doute que je me suis engagé pour la durée de la guerre, en conséquence je désirerai partir avec le détachement.
Il me répondit : ”Je n’en attendais pas moins de vous, d’accord, vous partirez”. Nous débarquâmes du train en ARTOIS et nous nous dirigeâmes sur AIX NOULETTES, (62160) où nous fûmes répartis dans le groupe dont les vides avaient été comblés par le renfort. Ayant laissé nos vélos avec les cuisines, nous montâmes en ligne par les boyaux rendus bourbeux par les pluies d’Automne. Nous arrivâmes dans la tranchée protégée par un réseau de fil de fer et en avant de réseau il y avait une série de trous d’obus aménagés où nous devions nous rendre en passant silencieusement sous les fils de fer car nous étions à une quinzaine de mètres des premiers allemands. Nous apercevions leur calot vert à bande rouge l’espace d’une fraction de seconde car eux non plus, ne cherchaient pas à recevoir une balle dans la tête. On les entendait très bien parler et chanter. Nous étions à l’abri des tirs d’artillerie car nous étions trop près.
Il y avait eu de nombreuses attaques, surtout en Mai 1915 et de nombreux cadavres n’avaient pas été enterrés. Quand on regardait par un créneau de la tranchée on apercevait toujours six à huit corps dans le champs du créneau

LA BOUE. L'ARTOIE

Nous étions dans l’eau, souvent jusqu’au ventre et quand nous fûmes relevés, nous descendîmes dans un abri creusé dans le sol, assez loin d’où nous étions. A peine arrivé, je fus désigné pour aller chercher le ravitaillement, nous étions environ une vingtaine sous les ordres d’un adjudant. Nous marchions avec peine dans ce boyau, où dans les parties les plus creuses, l’eau nous arrivait sous les bras. Malheur à celui qui glissait et tombait, s’il était seul, il ne pouvait plus se relever, la boue collante le maintenait dans cette position et il devait mourir si l’on ne venait pas à son secours. Par la suite, j’ai appris que des équipes spéciales suivaient les relèves avec des échelles et des cordages pour sauver ceux qui s’étaient enlisés.
Arrivés sur la route pavée (probablement la RN 37), que l’on appelait route de BETHUNE, nous devions retrouver les cuisines roulantes venues nous apporter le ravitaillement, le café et la soupe. Au bout d’un moment, j’avais l’impression d’avoir des cailloux dans mes brodequins et cela me faisait boiter (tant et si bien que l’adjudant s’en aperçut et me demanda gentiment ce que j’avais ; cela peut étonner de lire qu’un adjudant, réputé pour être très dur, puisse parler ainsi : Nous n’étions plus à la caserne et il devait être réserviste, de plus, e paraissais un gamin, je venais d’avoir dix-huit ans, et tout le monde m’appelait “petit” avec une nuance d’affection. Je lui dis donc ce que je ressentais et tout en m’aidant à marcher, nous arrivâmes aux cuisines placées au bord de la route. Les cuistots remplirent notre quart de café brûlant arrosé d’une rasade de rhum et après la distribution des vivres s’effectua. L’adjudant, en me montrant au caporal d’ordinaire lui dit ”Tu emmèneras ce petit à la cuisine et il reviendra demain avec vous”. Je fus installé sur l’avant train qui traînait la roulante et un moment après nous étions installés dans les ruines d’un pays où les “cuistots” avaient leur dépôt. Ils avaient tous plus de trente ans et ne savaient que faire pour m’être agréable. Ils me firent un bon feu dans la cheminée avec des planches de caisses. J’étais assis devant l’âtre. Je mangeais ce que ces braves gens me tendaient. J’étais déchaussé et je me réchauffais. Tout à coup, je sentis une odeur de cochon grillé, machinalement je regardais mes pieds et je fus stupéfait de voir que ceux-ci avaient doublés de volume. Puis je m’aperçus qu’une braise avait sauté sur l’un de mes pieds, me brûlait sans me faire mal. Je compris aussitôt que j’avais les pieds gelés. Mes compagnons étaient aussi surpris que moi. Ils m’aidèrent à me coucher sur un tas de paille (car je ne pouvais plus m’appuyer sur mes pieds) et me couvrirent avec des couvertures. Le matin, le Major vint me voir et confirma ce que je pensais et il me fit une fiche pour être évacué sur l’ambulance 6/21 située à BRUAY LES MINES le 6 Novembre 1915.
“L’ambulance” était installée dans une école primaire (libre d’enfant), la région étant évacuée. Je fus couché et l’on me fit des enveloppements humides. Tout allait pour le mieux, jusqu’au jour où un obus de 380 vint éclater dans le pays. Toutes les 15mn il en arrivait un. Je revois encore, lors de l’éclatement du premier obus, notre infirmier, qui servait la soupe, sauter en l’air et envoyer son seau de soupe dans la chambre puis se coucher sous un lit.