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16/08/2008

La vie au collège:

Texte de Pierre-Jules RENOUX

A la fin octobre, nous retournons au collège de garçons; Claude en 4ème et moi en 1ère B. Bien sûr, nous sommes internes et retournons à Longpont tous les 15 jours. Nous retrouvons les copains, il y a des têtes nouvelles, surtout des parisiens qui ne repartent pratiquement jamais dans leurs familles. Personne ne se pose de questions à leur sujet et ils sont très vite adoptés. Je ne comprendrai que plus tard que c’étaient des enfants juifs que des organismes de solidarité avaient placés à Soissons. Le principal, monsieur Hosteing avec ses airs de père tranquille, était un homme de coeur mais également un patriote.
Les profs dans leur ensemble parlent peu des événements, ils font leur boulot mais évitent toute allusion sur la situation du pays. Seul le prof de philo, que l’on surnommait “la chouette”, était un zélateur de la révolution nationale. Il organisait tous les 15 jours après 17 heures une espèce de conférence, où étaient invités -sans beaucoup de succès, c’était facultatif -tous les élèves du second cycle. Une fois, nous y sommes allés une dizaine et lui avons chanté un air de ma composition : “Maréchal, nous voilà, contre toi, la douleur de la France...”, je ne me rappelle plus très bien de la suite, mais cela suffit â le décourager et ses conférences bimensuelles tournèrent court. Je ne pense pas que c’était un mauvais bougre, je l’ai très vite perdu de vue mais je n’ai jamais entendu dire qu’il ait été un dénonciateur.

L’état d’esprit des potaches:

Franchement, je pense qu’il était anti-allemand et peu respectueux envers les autorités d’occupation. Le grand chic était de se balader en ville en blouse grise, une ficelle en guise de ceinture avec une pompe â vélo, baffant sur les hanches comme une baïonnette. A trois ou quatre, on tenait tout le trottoir et comme ça on allait à la rencontre des “frisés”. Bien sûr, au dernier moment, on s’écartait mais dans les regards qui se croisaient il y avait tout un programme. Une anecdote édifiante, mon frère Claude et un de ses copains, éprouvaient un malin plaisir à demander l’heure aux soldats allemands qu’ils rencontraient: “Wieviel Uhr ist es denn ? “. Cela s’est gâché le jour où ils ont demandé l’heure au même soldat trois fois dans l’après-midi. Celui-ci s’est fâché et les a menés avec un collègue manu militari à la Kommandantur. Là, un discours moral par l’Oberstleutnant :
“Fous, petits vrançais, pas korrects. Zoldats allemands fous défendent contre méchant anglais. Maréchal Pétain serait pas content de fous. Pour fous punir et vous apprendre le respect, fous allez cirer nos bottes. Mon frère et son copain ont passé le reste de leur jeudi après-midi à cirer une quinzaine de paires de boues. Inutile de dire qu’ils n’ont plus jamais demandé l’heure aux allemands. Enfantillages ? Peut-être, mais sur la grande grille du collège commencent à apparaître les premières croix de Lorraine.

Ouvrier agricole chez Deligny à Louâtre puis chez Lienart à Chaudun:

Texte de Pierre-Jules RENOUX

J’ai trouvé tout de suite à m’employer dans une grosse ferme à Louatre, chez Deligny. Nous sommes une demi-douzaine de réfractaires et prisonniers évadés. Nous logeons dans une bicoque. A la ferme, il y a cantine pour nous. Mon travail consiste à faire cuire des betteraves rouges, les emballer et les expédier aux halles, ou alors, je charge le fumier des chevaux pour les champignonnières de la région.
Un soir de mars 43, je suis à la maison en train de souper avec ma mère et ma grand-mère. On sonne. Ma mère va à la porte d’entrée, ouvre le vasistas: “police allemande”. Je ramasse mon couvert, le mets sous l’évier, range ma chaise et disparaît dans la salle à manger. Je me glisse dans un coin entre le mur et le piano. L’allemand dit: “Pierre Renoux, il est là !“ Ma mère répond: “non, il n’est pas là ! - où est-il ? - A Paris, chez sa soeur. - Ouvrez !“, ma mère obéit. Les deux Fritz traversent le couloir et vont jusqu’à la cuisine où ils voient ma grand-mère qui continue à manger sans les remarquer. Ils s’en vont en disant: “Dites à votre fils de rejoindre son travail au plus tôt.”
Dès le lendemain, ma mère envoie un télégramme chez ma soeur à Paris. Elle lui téléphone aussitôt pour l’informer de la situation. Une correspondance s’établit, qui servira d’alibi à l’occasion.
A la mi-avril, la Feldgendarmerie se présente à nouveau. Ma mère déclare aux allemands “après la visite de vos collègues, j’ai télégraphié à ma fille pour qu’elle fasse pression sur Pierre pour que celui-ci regagne Margival. Il a pris le train, mais depuis, on n’a pas eu de nouvelles de lui, je suis très inquiète”. Les allemands sont revenus encore deux fois en mai et juillet, puis c’est la police française qui prend le relais. Les flics de Paris ont débarqué un matin chez les beaux-parents de ma soeur à la fin mars. Fin mai, j’ai quitté la ferme Deligny où je commençais à être trop connu et vais travailler chez Lienart à Chaudun. Ces deux fermiers patriotes ont été déportés par la suite en Allemagne et ne sont jamais revenus.
Fin juillet 43, conscient des dangers qui pèsent sur ceux qui m’aident et sur moi-même, je décide de prendre le large et d’essayer de rejoindre le maquis. A la mi-août, j’atterris à Grenoble et me retrouve au bout de deux jours à Uriage.