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16/08/2008

Lettre d’Andrée RENOUX à sa fille Janine

Mardi 15 heures le 15/10/40

Ma chère Janine




Je t’écris à tout hasard peut-être seras tu partie de Colombes avec ton père. S’il est encore temps demande à Papa qu’il me rapporte
• Des bougies
• Huile de fie de morue
• Pâte Zébra acier pour la cuisinière
• Fil blanc en bobine grosseur moyenne
• Fil noir ---------- idem---------------------
Je n’irai certainement pas à Colombes le 18 mon congé n’étant pas encore accordé officieusement, je le prendrai maintenant sûrement pas ce mois ci, peut être au début de Novembre
Remercies bien ta tante pour moi et dis lui bien qu’elle peut disposer du vendredi.
Si j’avais su ne pas aller à Paris cette semaine, et l’arrivée de ton Papa, je t’aurai demandé de revenir à Longpont avec lui.
Pierre est malade depuis hier, il a eu de la fièvre, mal à la tête et mal aux jambes. Il est couché et j’espère bien que demain il ira mieux, dans le cas contraire je ferai venir le docteur.
Je vous embrasse tous bien fort
Andrée RENOUX

Carte Postale envoyée par Mademoiselle Luce TOUX sanatorium P.T.T Montfaucon Lot à sa sœur Mademoiselle Janine RENOUX P.T .T Longpont Aisne

10 Août 1941

Ma petite Janine.
J’ai reçu les papiers de Vichy seulement aujourd’hui, je ne peux passer qu’avec un laissez passer aussi il me faudra attendre 1 mois encore environ. Comme mes bans sont publiés à Paris j’espère,rentrer plus vite quoiqu’il en soit je suis très cafardeuse net n’ai pas de chance , la préfecture du Lot se moque de moi, j’en ai l’impression car dans les autres départements tout va plus vite . Ce n’est jamais indiqué d rentrer à l’automne pour les changements de climat ! mais de puis plus de ‘ mois j’attends et rien à faire, je t’assure que je prends quelques crises de rage. J’ai reçu une carte de Papa, il me dit qu’il n’y a plus de sel !!! J’ai quand même eu des nouvelles qui m’ont rendu heureuse ! Le fiancé de Geneviève AUDOIN, Mr LEROUQUIN va bien mieux, on pense le sauver depuis qu’un docteur oriental le soigne avec une nouvelle méthode. Je pense qu’il pourra marcher au printemps, c’est bien terrible d’être paralysé. Je n’écrirai pas à mémère car je lui en veux de ce qu’elle a dit à Poissy. Toujours trop bavarde aussi je ne lui raconterai plus mes affaires. Je t’embrasse très fort.
Luce

Lettre de Maurice RENOUX à sa fille Janine (1942)

Samedi 2Mai (1942)

Ma grande fille,
Je m’empresse de répondre à ta gentille lettre pour que tu puisse recevoir lundi la présente.
A mon avis tu pourrais faire transporter ton charbon par Bonheur porteur, à défaut d’occasion. Comment font les gens de ta maison ? Peut-être puais tu faire comme eux. Pour ta cuisine, il te faudrait acheter un faitout en aluminium et une casserole, 4 assiettes, et deux verres. Tu prendras les fourchettes et cuillères à la maison ainsi que deux couteaux dont u pliant etc.…..
Ce matin j’ai pu enfin recevoir ma valise et je me suis installé dans ma nouvelle chambre, mais je ne m’y plais pas, car je n’ai pas ce qu’il faut pour cuisiner. Je voudrais bien trouver autre chose mais en raison du nombre assez grand de maisons inhabitables, c’est très difficile. Pour le ravitaillement je crois que cela pourrait aller grâce aux tournées que nous faisons à l’extérieur. C’est le bois qui est le plus dur à trouver.
J’ai su que la région de Colombes avait été bombardée ces jours-ci, et je voudrais bien avoir des nouvelles, j’avais écrit à ton Oncle et j’ai Hâte qu’il me donne de bonnes nouvelles de tous.
J’écris aujourd’hui à Longpont, je compte sur une lettre Lundi Matin.
Aujourd’hui, il pleut …..dans mon cœur comme il pleut sur la route, et demain il est probable que ce sera pire. J’ai devant mes yeux les ruines de 5 ou 6 maisons et ce n’est pas fait pour m’égayer. Enfin, prenons patience.
Je t’embrasse bien fort et attendant de te lire.
Maurice RENOUX
Vas te renseigner pour les cars de Lavons à Soissons
1) Jours et heures dans les deux sens
2) Si le contrôle est fait régulièrement à la limite par les Allemands
3) Le prix Soissons Laon.

Automne 40. La vie en zone occupée:

Texte de Pierre-Jules RENOUX

Ma mère est rentrée la première à la fin juillet. Elle trouve dans le nid familial 12 pensionnaires en uniforme qui consentent à lui laisser une chambre. Il faut qu’elle se débrouille pour faire remettre des vitres et réparer les portes. Elle récupère dans le village quelques effets et meubles du patrimoine qui avaient été utilisés par les vagues successives de réfugiés ou de militaires. Bref dans ce domaine, nous n’avons été ni plus ni moins pillés et sinistrés que la plupart des gens des régions envahies. Avoir 4 mûrs et le toit sur la maison, c’est déjà pas mal.
Mon père, à la mi août, a rejoint son poste à Montcornet en zone interdite, Janine est à Colombes chez sa tante et se remet petit à petit des terribles épreuves du mois de juin. Claude et moi rentrons à Longpont dans la première quinzaine d’octobre, car il a fallu attendre que les douze Feldgrau quittent les lieux. La vie reprend donc un cours à peu près normal.

Dégâts de l’attentisme et du pétainisme:

Dans une baraque Adriant jouxtant le bureau de poste logent une petite vingtaine de prisonniers français. Ils sont là parce qu’il n’y a pas assez de place dans les camps en Allemagne près de 2 millions de prisonniers en moins de 2 mois, Hitler n’avait pas prévu ça. Ils sont donc en semi-liberté en attendant. Un sous-off allemand vient tous les lundis faire l’appel. Les vingt KG-Kriegsgefangenen, sont occupés à de menus travaux dans le village, nettoyages, réparations diverses. Nous leur parlons souvent et leur disons: “Barrez-vous, on va vous trouver des vêtements civils. Les boches ont autre chose à faire que des occuper de vous. ‘Oh non, c’est pas la peine, de toute façon Pétain a dit que l’on serait libéré avant l’hiver”.
Un seul prendra le risque, c’était un normand, Pierre L’Honorey de Baynes dans le Calvados ( Il devint le parrain de Pierre-Paul RENOUX, fils de Claude) Ma mère lui fournit des habits de mon père et il rentra chez lui très tranquillement. Il se fit régulièrement démobiliser à la gendarmerie sans jamais être inquiété. Ce fermier normand nous envoya tous les mois, sauf l’été, et pendant 5 ans, un kilo de beurre. Claude et moi après l’armistice allâmes passer à tour de rôle huit jours dans sa ferme pour nous requinquer. Quant à ses copains qui s’étaient fiés aux promesses de Pétain, ils furent embarqués trois semaines plus tard, direction la Poméranie dans les cantonnements que les allemands leur avaient préparés.

La vie au collège:

Texte de Pierre-Jules RENOUX

A la fin octobre, nous retournons au collège de garçons; Claude en 4ème et moi en 1ère B. Bien sûr, nous sommes internes et retournons à Longpont tous les 15 jours. Nous retrouvons les copains, il y a des têtes nouvelles, surtout des parisiens qui ne repartent pratiquement jamais dans leurs familles. Personne ne se pose de questions à leur sujet et ils sont très vite adoptés. Je ne comprendrai que plus tard que c’étaient des enfants juifs que des organismes de solidarité avaient placés à Soissons. Le principal, monsieur Hosteing avec ses airs de père tranquille, était un homme de coeur mais également un patriote.
Les profs dans leur ensemble parlent peu des événements, ils font leur boulot mais évitent toute allusion sur la situation du pays. Seul le prof de philo, que l’on surnommait “la chouette”, était un zélateur de la révolution nationale. Il organisait tous les 15 jours après 17 heures une espèce de conférence, où étaient invités -sans beaucoup de succès, c’était facultatif -tous les élèves du second cycle. Une fois, nous y sommes allés une dizaine et lui avons chanté un air de ma composition : “Maréchal, nous voilà, contre toi, la douleur de la France...”, je ne me rappelle plus très bien de la suite, mais cela suffit â le décourager et ses conférences bimensuelles tournèrent court. Je ne pense pas que c’était un mauvais bougre, je l’ai très vite perdu de vue mais je n’ai jamais entendu dire qu’il ait été un dénonciateur.

L’état d’esprit des potaches:

Franchement, je pense qu’il était anti-allemand et peu respectueux envers les autorités d’occupation. Le grand chic était de se balader en ville en blouse grise, une ficelle en guise de ceinture avec une pompe â vélo, baffant sur les hanches comme une baïonnette. A trois ou quatre, on tenait tout le trottoir et comme ça on allait à la rencontre des “frisés”. Bien sûr, au dernier moment, on s’écartait mais dans les regards qui se croisaient il y avait tout un programme. Une anecdote édifiante, mon frère Claude et un de ses copains, éprouvaient un malin plaisir à demander l’heure aux soldats allemands qu’ils rencontraient: “Wieviel Uhr ist es denn ? “. Cela s’est gâché le jour où ils ont demandé l’heure au même soldat trois fois dans l’après-midi. Celui-ci s’est fâché et les a menés avec un collègue manu militari à la Kommandantur. Là, un discours moral par l’Oberstleutnant :
“Fous, petits vrançais, pas korrects. Zoldats allemands fous défendent contre méchant anglais. Maréchal Pétain serait pas content de fous. Pour fous punir et vous apprendre le respect, fous allez cirer nos bottes. Mon frère et son copain ont passé le reste de leur jeudi après-midi à cirer une quinzaine de paires de boues. Inutile de dire qu’ils n’ont plus jamais demandé l’heure aux allemands. Enfantillages ? Peut-être, mais sur la grande grille du collège commencent à apparaître les premières croix de Lorraine.