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16/08/2008

Printemps 41, les premières actions:

Texte de Pierre-Jules RENOUX

L’hiver 1941 a été très rude. Il a fallu s’organiser contre le froid et la faim. On a découvert les topinambours, passe encore, mais les rutabagas, franchement dégueulasse... Heureusement, il y a les patates. Ah ! Les plâtrées de frites du collège, j’en salive encore.
Avec un copain, Henri Crépin, fils du notaire de Coucy le château, nous décidons de récupérer et de planquer des armes en vue des combats qui ne manqueront pas de venir. Il n’y a qu’à se servir. Nous allons tous les jeudis après-midi en vélo vers Allemand, entre Soissons et Laon. Là, dans les grottes et les champignonnières, sont entassées au plus profond, armes et équipements, abandonnés par les français en juin 40. Henri ramène directement le fusil ou le F.M. à Coucy, il doit franchir la ligne de démarcation au Banc de pierre, sur le pont du canal, l’arme enroulée dans une toile de tente sur le cadre du vélo, une canne à pêche dépasse, mais comme il connaît les sentinelles, ça passe. Cinquante ans après, ça paraît facile. Pour moi, ça se fait en 2 étapes : je rentre au collège avec le fusil ou le F.M. et je les cache dans les combles au dessus des dortoirs. La trappe est encore visible en haut du premier escalier. Autrefois, il y avait un palier ; à droite, la salle de dessin de M. Couturat, à gauche, ce que l’on appelait alors la cordonnerie. Quelles ruses de sioux et quelles acrobaties fallait-il déployer pour mener à bien cette entreprise. Et le samedi où je sortais, il fallait recommencer pour emmener une arme à Longpont. Cela dura plusieurs semaines puisqu’au total j’avais 2 F.M., 2 Mas 36, 3 mousquetons de cavalerie et un fusil Lebel de 14-18. J’avais même récupéré un mousqueton tout neuf caché derrière un meuble dans le bureau du Surgé.
A propos du Lebel, une anecdote amusante : arrivé à la maison, je le démonte pour le nettoyer et je m’aperçois que le canon est légèrement faussé. Je le bricole, le redresse, le remonte et décide de l’essayer. Mais comme je ne tiens pas à ce qu’il me pète au nez, je descends à la cave et le fixe sur une chaise face au mûr du fond. Je suis dans la montée de l’escalier où je m’abrite. Je tire sur la ficelle coulissante que j’ai fixée à la gâchette. Un bruit d’enfer à vous claquer les tympans ! Chouette, le fusil n’a pas explosé. Je cherche l’impact de la balle et le découvre bien dissimulé derrière la conduite d’eau. Non seulement j’avais échappé à l’inondation, mais je venais de découvrir le fusil à tirer derrière les meules. Je m’en suis débarrassé au plus tôt en le jetant dans un marais.
Avril 1941:

C’est un jeudi, 2 jours avant le départ des vacances de Pâques. Nous sommes sur le terrain de foot, avenue du Mail et disputons un match dans le cadre de l’OSSU. Un groupe d’allemands accompagnés d’un Feldwebel arrive et nous fait déguerpir, évacuer les vestiaires et s’installe à notre place. C’est le Feldwebel qui arbitre la rencontre. Je remarque tout de suite qu’il a laissé son ceinturon et son revolver dans les vestiaires. J’attends que la partie soit bien engagée et me rapproche discrètement du bâtiment. Il y a bien un soldat en faction, mais il est plus intéressé par ce qui se passe sur la pelouse que par ma personne. J’en -profite, je rentre... Il ne peut plus me voir, je vais directement au ceinturon, je vide l’étui et prends l’arme que je remplace par un bout de tuile que j’avais ramassé avant d’entrer. Je sors. Le factionnaire me tourne toujours le dos. Je rejoins nonchalamment les copains qui regardent le match. L’arme dans la poche de mon pantalon me brûle, j’ai hâte de partir. Je trouve un prétexte et rentre au collège pour dissimuler le pistolet dans la cachette. Je suis assez fier de moi. Mais si l’on m’avait demandé de recommencer, je ne pense pas que je l’aurais fait. Je n’ai jamais su ce qui s’était passé lors de la rentrée du Feldwebel dans les vestiaires. Peut-être n’a t-il rien dit pour ne pas être inquiété par la hiérarchie?

Été, automne 41:

Le bac 1ère partie approche et il faut bien y penser. Dans ce domaine, ce n’est pas brillant je suis reçu à l’écrit mais je colle à l’oral en juillet puis en octobre. La douche! Il faut repiquer un an. Crépin et moi, nous nous sommes un peu calmés et attendons l’occasion pour prendre contact avec la résistance. Mais il n’y a pas de bureau d’embauche !!!
9 octobre 41, la première affiche noir sur jaune, Bekanntmachung- Gaston Pinot, forgeron à Courmelles, fusillé pour détention d’armes. Le nom de cet homme que je n’ai pas connu, est resté à jamais gravé dans ma mémoire.
23 octobre 41, il est 14 heures. Nous allons rentrer en cours d’histoire avec Maurice Berthiaux. Le prof nous fait aligner deux par deux et nous compte lentement à haute voix 2, 4,..., 24; “il en faut encore 3” dit-il gravement, la voix brisée. Tous, nous avons compris qu’il rendait hommage aux 27 otages qui étaient tombés la veille dans la carrière de Châteaubriant. Dans la soirée, nous apprendrons qu’il y a eu le même jour 25 fusillés à Nantes et 48 à Bordeaux.

Hiver 41:

Texte de Pierre-Jules RENOUX

Il fait encore nuit dans les dortoirs du collège, nous sommes réveillés par des claquements d’armes automatiques. Les externes nous apprendront que la Gestapo a arrêté le Capitaine Descamps, commandant de la gendarmerie de Soissons ; ainsi qu’une dizaine de patriotes, notamment des commerçants du centre ville. Le Capitaine a été fusillé au Mont Valérien quelques semaines plus tard, quant aux autres, je crois qu’ils ont été déportés.
J’ai évacué toutes les armes du collège en plusieurs fois et j’ai constitué un dépôt dans la forêt de Longpont, dans un ancien abri de la guerre de 14-18, bien dissimulé par une végétation abondante. Je n’ai gardé à la maison que le revolver. L’abri est connu seulement par mon père. Les armes serviront à compléter l’armement du groupe qu’il constituera avec le facteur, monsieur Dolle qui avait mis toute la famille en contact avec Libération Nord.

Printemps, été 42:

Je repasse le bac et suis reçu à l’écrit, mais colle à nouveau à l’oral en juillet et septembre. Je ne veux plus entendre parler du collège. Je m’embauche comme bûcheron en forêt de Villers Cotterêts. Il faut couper du bois pour les gazogènes et faire du charbon de bois. On travaille à tâche, c’est dur, mais on gagne quand même sa croûte en attendant mieux

Automne, hiver 42:

Texte de Pierre-Jules RENOUX

Le 8 novembre, c’est le débarquement américain en Afrique du Nord. Je décide de tenter ma chance, de passer en zone libre et de gagner les Alpes ou le Jura où commencent à se constituer des maquis.
Je prends un billet pour Dole et me retrouve à Chalon sur Saône où les hauts parleurs annoncent en français et en allemand “Contrôle d’identité, préparez vos papiers”. Avant de descendre du train, j’ai le temps de dire à un jeune collégien Prête ton cartable, je te le rendrai à la sortie”. Au contrôle, les Feldgendarmes, constatant que je viens de l’Aisne me font conduire au poste de la gare. Il y a déjà quelques personnes qui attendent. J’ai le temps d’ouvrir le cartable et de lire le nom du propriétaire. C’est mon tour. Le sous-officier allemand me demande ce que je fais à Chalon. Je lui réponds qu’aux vacances de Toussaint, mon copain a oublié son cartable chez moi et que je le lui rapporte. Le Fritz me regarde, incrédule. A ce moment, quelqu’un frappe à la porte, c’est un agent de la SNCF qui déclare “il y a un jeune homme qui prétend qu’on vient de lui prendre son cartable. Je prends la balle au bond “Bien sûr, c’est moi qui l’aie, je viens pour lui rapporter.”
Le Feldgendarme semble convaincu de ma bonne foi et me laisse filer. Dehors, je rends le précieux cartable au lycéen éberlué qui s’excuse et disparaît en vitesse pour rejoindre son bahut.
Je me retrouve seul dans une ville inconnue. Je prends la route du sud et réfléchis à ce que je vais faire pour franchir la ligne de démarcation. Soudain, un bruit de moteur assourdissant, c’est un défilé ininterrompu de camions et de blindés. On est le 12 novembre et les allemands rentrent en zone libre. Pour moi, c’est râpé ! Je reprends le train dans la soirée et rentre penaud à la maison pour me remettre à la cognée et à la serpe

S.T.O pour l’organisation TODT à Manrival:

Texte de Pierre-Jules RENOUX

Les allemands commencent des travaux gigantesques sur le secteur Margival entre Soissons et Laon à proximité du tunnel de Vauxaillon. Il leur faut de la main d’oeuvre et les maires sont tenus de leur en fournir. Comme je ne suis plus au collège et que je n’ai pas un travail bien défini, le maire me désigne en premier.
C’est un pétainiste notoire qui n‘aime pas mes parents; il les a trouvés trop “rouges” en 36. Je suis donc requis le 15 décembre 42. Je me dis que Margival est en France, à 15 km de Soissons et que l’on verra bien ! On est logé à la caserne Gourgaud, transformée en véritable tour de Babel. Il y a des travailleurs de toute l’Europe occupée. On est encadré par des boches en uniforme kaki, brassard rouge et cercle blanc avec T.O. écrit dessus (Todt Organisation).
Départ le matin vers 6-7 heures et retour le soir à 17-18 heures. On mange la soupe, le pain et la ratatouille à l’allemande, ce n’est pas fameux. Quant au boulot, on est aux abords de la voie ferrée, à la sortie nord du tunnel. On décharge des sacs de ciment que l’on stocke dans les bâtiments préfabriqués ; parfois, on nous donne des pelles pour creuser ou boucher des trous. Je me rappelle que je travaillais pour une firme dont le siège social était à Bochum. Un après-midi, j’étais au déchargement des sacs de ciment et un garde avait remarqué qu’au lieu de poser les sacs, je les laissais tomber. Je n’étais d’ailleurs pas le seul. Un sac sur deux éclatait. Il me traite de saboteur et prétend m’emmener au poste. Mais celui-ci est de l’autre côté de la voie. Un train de voyageurs passe au ralenti à cause des travaux et du tunnel. Je saute sur le marchepied, un voyageur m’ouvre la porte, et je disparais, laissant le garde gesticuler et vociférer sur le talus. Je rentre à la caserne et récupère mon barda. Je rentre de nuit à la maison, bien décidé à ne jamais remettre les pieds à Margival. On est à la mi-janvier 43. J’envoie un certificat médical à la boite à Bochum. Il y a une telle pagaille à l’O.T. qu’ils mettront au moins trois semaines avant de réagir, mais, ils réagiront.

Ouvrier agricole chez Deligny à Louâtre puis chez Lienart à Chaudun:

Texte de Pierre-Jules RENOUX

J’ai trouvé tout de suite à m’employer dans une grosse ferme à Louatre, chez Deligny. Nous sommes une demi-douzaine de réfractaires et prisonniers évadés. Nous logeons dans une bicoque. A la ferme, il y a cantine pour nous. Mon travail consiste à faire cuire des betteraves rouges, les emballer et les expédier aux halles, ou alors, je charge le fumier des chevaux pour les champignonnières de la région.
Un soir de mars 43, je suis à la maison en train de souper avec ma mère et ma grand-mère. On sonne. Ma mère va à la porte d’entrée, ouvre le vasistas: “police allemande”. Je ramasse mon couvert, le mets sous l’évier, range ma chaise et disparaît dans la salle à manger. Je me glisse dans un coin entre le mur et le piano. L’allemand dit: “Pierre Renoux, il est là !“ Ma mère répond: “non, il n’est pas là ! - où est-il ? - A Paris, chez sa soeur. - Ouvrez !“, ma mère obéit. Les deux Fritz traversent le couloir et vont jusqu’à la cuisine où ils voient ma grand-mère qui continue à manger sans les remarquer. Ils s’en vont en disant: “Dites à votre fils de rejoindre son travail au plus tôt.”
Dès le lendemain, ma mère envoie un télégramme chez ma soeur à Paris. Elle lui téléphone aussitôt pour l’informer de la situation. Une correspondance s’établit, qui servira d’alibi à l’occasion.
A la mi-avril, la Feldgendarmerie se présente à nouveau. Ma mère déclare aux allemands “après la visite de vos collègues, j’ai télégraphié à ma fille pour qu’elle fasse pression sur Pierre pour que celui-ci regagne Margival. Il a pris le train, mais depuis, on n’a pas eu de nouvelles de lui, je suis très inquiète”. Les allemands sont revenus encore deux fois en mai et juillet, puis c’est la police française qui prend le relais. Les flics de Paris ont débarqué un matin chez les beaux-parents de ma soeur à la fin mars. Fin mai, j’ai quitté la ferme Deligny où je commençais à être trop connu et vais travailler chez Lienart à Chaudun. Ces deux fermiers patriotes ont été déportés par la suite en Allemagne et ne sont jamais revenus.
Fin juillet 43, conscient des dangers qui pèsent sur ceux qui m’aident et sur moi-même, je décide de prendre le large et d’essayer de rejoindre le maquis. A la mi-août, j’atterris à Grenoble et me retrouve au bout de deux jours à Uriage.