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23/08/2008

La traversée de Limoges (Récit de Claude RENOUX)

J’avais aux pieds depuis Soissons une paire d’espadrilles dont la semelle de corde très épaisse était enrobée dans du caoutchouc.
Les chaussures c’est fait pour marcher, d’accord, mais quand on fait du vélo ça peut également servir â autre chose.
La preuve:
Je n’avais plus de freins, ni à l’avant, ni à l’arrière. Les patins en étalent archi usés, et les marchands de cycle (enfin, ceux qui n’étaient pas encore partis) avaient épuisé leurs stocks. Pensez: avec le monde qu’il y avait sur les routes!
Pierre, garçon plein de ressources, et doté d’une ingéniosité à toutes épreuves, trouva la solution: supprimer les garde-boue et freiner avec le pied . . . pas plus!
Et nous repartîmes dans la cohue. Le flot des véhicules civils était sans cesse grossi par des convois militaires à la recherche de leurs officiers partis les attendre à la frontière espagnole. On sait que le rôle des chefs est d’être à l’avant de la troupe.
Préfiguration de la future Europe, on voyait pas mal de Belges, de Hollandais, de Luxembourgeois, de Français bien entendu. Manquaient que les Allemands, mais patience, ils n‘étalent pas loin derrière.
Pierre et moi, sur nos bicyclettes allégées (déjà!) nous faufilions au milieu de ce flux migratoire, profitant dans les côtes des engins motorisés pour nous faire tirer. J’ai souvenance d’avoir fait quelques kilomètres accroché à un énorme volant, situé sur le côté droit d’un phare de la D.C.A autoportée
Il me revient comme une obsession les noms de certaines bourgades traversées: Le Blanc, Le Dorat, La Trimouille. Ah, La Trimouille! En plus des nombreuses rimes riches que je lui trouvais, me remontaient des réminiscences littéraires. Alexandre Dumas, bien sûr. Avec l’omniprésent d’Artagnan, et l’un de ses plus fameux affrontements avec les gardes du cardinal. “ L’hôtel de la Trimouille ‘. Ah’
Nous mangions comme nous pouvions, nous avons même pris une fois un vrai repas au restaurant. Je crois que c’était à Uzerches. Pour la première fois de ma vie j ‘ai vu à la table voisine un homme faire chabrot. C’était un plâtrier, je me souviens avoir trouvé cela absolument dégueulasse! J’ai changé d’avis depuis.
Nous dormions à la belle étoile ou dans des granges. Il m’est même arrivé de me laver. Pierre avait du probablement insister. Moi, j’avais perdu le goût du luxe!;
On s’habitue à tout, et finalement avec le recul du temps, il n’arrive de m’avouer que cette équipée constitue un de mes meilleurs souvenirs.
Et pourtant!
Comme beaucoup de choses en ce bas monde, mes super espadrilles aux semelles enrobées étaient condamnées à l’usure d’abord, au trépas ensuite. J’en devais accélérer le processus par un usage intensif dans une fonction contre nature que n’avait pas prévu le fabricant.
Certes, j ‘essayais de les ménager en alternant pied droit, pied gauche; freinage avant, freinage arrière; afin d’en répartir l’usure aussi équitablement que possible.
Mais les meilleurs serviteurs finissent toujours par devenir susceptibles. Mes escarpins commencèrent à se négliger, leurs semelles prirent de plus en plus de concavité. Ce qui les faisait ressembler à de vieilles tuiles romanes. Elles décidèrent de se venger cruellement des mauvais traitements que je leur infligeais.
Nous venions d’arriver à Limoges. Je suivais Pierre naturellement. C’était mon éclaireur, mon phare, mon guide, ma balise Argos et surtout le porteur du ravitaillement.
Le soleil étant au zénith, mon estomac marquait midi.
Nous abordions une avenue ombragée, bien droite, pavée et partagée par une ligne de tramway. Une déclivité sympathique nous indiquait la place de la gare - ouf, on allait pouvoir souffler un peu.
Pierrot étant trop loin devant, je me proposais de le rattraper vite fait, bien fait, en trois vigoureux coups de pédales. L’essentiel étant de ne pas le perdre de vue.
Mon regard fixé, non sur la ligne bleue des Vosges, mais sur sa coupe de cheveux dite “ à la bressan “; j’oubliais de regarder le sol et les rails du tramway profitèrent traîtreusement de mon inattention pour bloquer une roue avant. La critique est facile, mais l’arrêt difficile.... L’arrêt fut instantané. Le vélo immobilisé je continuais ma route sans lui, selon la Loi de l’inertie, décrivant une gracieuse parabole, qui, n’ayant rien de biblique, me déposa sur le pavé avec une inconcevable brutalité.
Plutôt sonné, et contusionné, honteux et confus, jurant mais un peu tard qu’on ne m’y prendrait plus.
On allait pourtant m’y reprendre, et pas plus tard que tout de suite. Je redressais ma roue avant sous le regard indifférent de la plupart des témoins, vérifiais si mes bagages étaient bien arrimés, particulièrement le précieux pantalon de l’école navale.
Et je sautais en voltige sur mon fringant coursier. Fantaisie parfaitement inutile puisque il s’agissait d’un vélo femelle. Mais je tenais à faire mon petit effet sur deux pisseuses de mon âge qui me regardaient, pensais-je, avec un certain intérêt.
Mon petit effet tomba complètement à plat, comme moi cinq minutes plus tôt. J’en fus d’autant plus mortifié que ces deux garces s’étranglaient de rire!
Je rengainais cette blessure d’amour propre au plus profond de ma vésiculaire biliaire, et maître de ma destinée j’examinais la suite.
La suite n’était pas spécialement réjouissante; la déclivité de la pente s’était accentuée et la cohue indescriptible. La Loi de la pesanteur me propulsait à une allure vertigineuse vers la place de la gare.
Tentative de freinage contrôlé à coup de semelle. Brûlure fulgurante: c’est ma plante du pied droit qui vient de suppléer à la défaillance de mon espadrille dont la base vient de rendre l’âme. Brutalement mon pied se relève sans ma permission. Il vient de proclamer son indépendance!
Et la vitesse qui me gagne......... Je me sens catapulté vers la place. Au beau milieu de laquelle trône un énorme représentant de l’autorité, solidement campé sur ses deux jambes écartées.
Il me tourne le dos (l’imprudent !), occupé qu’il est à renseigner un petit jeune homme en qui je reconnais mon frère Ma décision est prise: j’estime l’adiposité du gardien de la paix plus confortable que le crépi du mur d’en face, et je baisse la tête...
Patatras! Boum! Aie! Qu’est ce que c’est? Mon bibendum en képi proteste, vitupère, invective, insulte, et vous savez qui? Je vous le donne en mille! Moi, oui moi! Alors que je ne lui ai encore rien dit! Un caractériel probablement! Mais à la guerre comme à la guerre, non? Justement on l’avait oublié celle la! Très opportunément elle se rappelle à notre bon souvenir, sous la forme d’une intervention tonitruante de la Luftwaffe, ravie d’avoir retrouvé dans ses collimateurs les Renoux Brothers “, noyau dur de la défense élastique.”
Les bombes commencent à tomber, ce qui excite le zèle d’une D.C.A miraculeusement sortie de sa réserve devant l’imminence de l’armistice. Courageuse, mais pas téméraire, l’hirondelle de Limoges s’est spontanément limogée. Disparue probablement dans un abri individuel assez large pour accueillir ses formes opulentes.
Il va de soi, qu’en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, j’ai mis ma précieuse personne à couvert.
Le couvert en question est un monument entouré de fusains, construit en je-ne-sais-quoi, à la gloire de je-ne- sais-qui, mais situé je sais où: devant la gare de Limoges.
Au petit bonheur je plongeais dans le massif de fusains, espérant que son vert feuillage me dissimulerait aux yeux de 1’ ennemi.
Quand je dis: “ au petit bonheur ~, c’était une formule particulièrement heureuse car je me trouvais nez à avec un de mes condisciples du collège de Soissons. Ce garçon était petit et s’appelait BONHEUR. Comme ça ne s’invente pas, je ne l’ai pas inventé.
J’avoue qu’au collège, je ne l’avais pas trop fréquenté. Voyez le genre: fort en thème, fort en math, FORT EN TOUT. Sauf bien entendu en gym et en dessin. A l’évidence nous n avions pas la même culture, mais je ne suis pas raciste.
La divine providence m’ayant sauvé deux fois la mise dans le quart d’heure précédent, j’accordais au petit BONHEUR un regard plein de mansuétude, ne pouvant lui tenir rigueur d’être tort en thème puisque cette infirmité n’est pas contagieuse.
D’autant que nous avions eu le même réflexe: plonger dans les fusains. C’était de sa part une preuve d’intelligence -J’en pris note - il avait fait des progrès en gym - J’en pris note. Pour la première fois nous étions ex-aequo. Je m’en réjouis car je ne suis pas sectaire.
Allégée de ses bombes, sans doute dépitée de nous avoir une fois de plus ratés, la Luftwaffe était repartie vers ses bases.

23:47 Publié dans Exode 1940 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Exode

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