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23/08/2008

Contribution de Claude RENOUX

Les allemands ayant enfin retrouvé le noyau dur de notre défense élastique, nous allions à nouveau devoir leur faire voir notre roue arrière, et nous replier sur des positions préparées à l’avance:
A savoir Villiers (Indre).
J’ai en mémoire une longue, longue ligne droite, interminable située du côté de LA FLÊCHE, siège du prytanée militaire, où notre arrière grand père officier du génie, sinon de génie, avait été professeur de topographie: Charles BUISNEAU, né à la Flêche, était donc le père de notre grand mère paternelle.
Sa photographie en grand uniforme au col brodé de feuilles de chêne, fourragère, aiguillette et tuti quanti, décorait la chambre de ma grand mère Louise, et dite “Manzette “. J’ajoute qu’avec sa moustache avantageuse et sa royale notre arrière grand-père avait fière allure.
Je disais donc que cette route de La Flêche me laisse un souvenir pénible. J’avais faim, j’avais soif, j’étais fourbu, j’étais crevé, je souhaitais de tout coeur que l’un de nos pneu soit également crevé. Mais rien à faire, la maison Michelin était à la hauteur de sa réputation. (C’était d’ailleurs, je me souviens, des pneus Wolber fabriqués à Soissons).
Pierre était intraitable, il nous fallait passer la boire ce soir, on se reposerait après....

ET Il AVAIT RAISON!

Car lendemain matin, les intrépides aviateurs italiens faisaient leur peu glorieuse entrée dans la guerre en bombardant les ponts de la Loire, faisant des milliers de victimes parmi les réfugiés civils bloqués sur ces mêmes ponts.
Ces ponts que nous avions franchis la veille au soir.
Médédée qu’on n’appelait pas encore comme ça, nous avait confié une lettre à remettre à la première receveuse des P.T.T. que nous trouverions si nous étions dans le besoin.
Pierre portait sur son sein cette lettre comme on porte le Saint Sacrement. Moi, je faisais de ce précieux document, quelque chose comme la lettre que Monsieur d’Artagnan père donna à son fils pour Monsieur de Tréville, (lettre qui lui fut dérobée par l’infâme comte de Rochefort à Meung sur Loire).
Plus heureux que d’Artagnan nous disposions de notre blanc-seing, et pûmes le présenter à la receveuse de Langeais (ou Bléré, ce qui est sûr c’est que c’était sur la rive gauche de la Loire et qu’il y avait un château.)
Ce blanc-seing, moite de la transpiration de Pierre, communiqua son humidité aux yeux de cette brave femme. Laquelle nous reçut à bras ouverts, je dirais même à draps ouverts, car le lit me parût extrêmement confortable, après son pot au feu particulièrement succulent.
Aux aurores le lendemain, frais comme des gardons, après avoir fait nos adieux à notre bonne hôtesse, et avoir été affectueusement pressés sur sa généreuse poitrine, nous prenions la direction de Villiers.

OBJECTIF: TANTE BERTHE, soeur de notre grand père maternel (que nous n’avions pas connu).

Tante Berthe! Le fromage de ses chèvres, les oeufs de ses poules, ses lapins savoureux et les odeurs si particulières de sa maison, ex. rendez-vous de chasse. Odeurs complexes de bois, de copeaux, de cuir, de vernis, de peaux de sangliers... Un univers olfactif!
Son mari, l’oncle Auguste ayant été de son vivant sabotier et garde chasse.
Deux métiers de fainéant disaient les paysans, ce qui manquait d’indulgence, sinon d’objectivité. On lui reprochait également de courir les filles, ce qui était très exagéré, car sa réputation était telle que ce sont les filles qui lui courraient après. Puisque nous en sommes aux histoires de famille, sachez que l’oncle Auguste était un homme superbe, de haute taille, et qu’il avait été cuirassier pendant le service militaire ( sept ans! ).
Faisant fonction de prévôt d’armes, c’est à dire entraîneur d’escrime. Avec ses jolies bacchantes et sa belle prestance, pas étonnant qu’il ait fait des ravages parmi ses contemporaines. Ma mère m’a raconté une fois que son grand père avait surpris un jour son gendre Auguste en train de besogner une de ses belles voisines sur le rebord d’un talus, et qu’il lui administra un maître coup de pied dans 1’ arrière train (j’en déduis que mon arrière grand père eut tort, risquant de rendre sa fille cornue de quelques centimètres de plus).
Revenons en 1940 chez Tante Berthe. Je pensais à tous ces récits de famille en pédalant derrière Pierre éperdument, car si mon frère disposait du fameux vélo de course de l’oncle Jean - vélo qui avait fait Bordeaux Paris avant la guerre 14 - moi je ne disposais que d’un vélo de femme ce qui me laissait le temps de penser dans les moindres descentes en pédalant dans le vide.
J’évoquais les merveilleuses vacances passées chez Tante Berthe en 1930 et 1932, avec ma soeur Janine.
Tante Berthe avait autant de personnalité que son mari, mais pas dans les mêmes domaines. Fille et petite fille d’instituteurs, très instruite, elle chantait très bien, connaissait une foule de chansons du Berry et d’ailleurs, cuisinait merveilleusement et était un peu sorcière.
Pas une méchante sorcière, non, une gentille. Pour tout dire elle avait les “ dons “. En 1914, juste avant la déclaration de la guerre, elle avait vu dans le ciel une immense faux, présage de la grande moisson que la Mort allait faire parmi la jeunesse européenne.
En plus, elle attirait la foudre... Savez vous que dans le Berry on dit “ Saulnay, Paulnay et Villiers, trois pays de sorciers “. Il faut croire qu’il y a une part de vérité là dedans car aujourd’hui encore rebouteux et jeteurs de sorts y prolifèrent à l’aise.
Marquée par la foudre, Tante Berthe portait sur le bras et l’avant bras une cicatrice en forme de fougère. Lucette ma soeur aînée vous en parlerait mieux que moi, car elle se trouvait sur ses genoux le jour où la foudre passant par la cheminée la projeta à travers la pièce. Elle garde le souvenir du curé bénissant la maison.
Tout cela pour vous dire que “ Tata Bée “ bénéficiait d’une aura particulière chez ses neveux et petits neveux.

23:49 Publié dans Exode 1940 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Exode

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