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28/05/2008

Les premières Bombes

Texte de Claude RENOUX

A propos de troupeau, revenons à nos moutons. Le Popeye nous a conté notre baptême du feu à Neuilly Saint Front. J’ y reviens. Lorsque les premières bombes ont commencé à tomber, je trouvais cela extrêmement excitant, spectaculaire, captivant. Je vivais enfin la guerre, POUR DE VRAI! Mieux; je la faisais, je pourrais comme le Popeye la raconter à mes descendants. Oui, mes petits, ces bons dieux de Boches m’avaient visé et manqué. Je ne doutais pas, en ma naïve candeur que nous constituions un objectif militaire de première importance -le noyau central de la défense élastique. Depuis quelques temps de menues branchettes me tombaient sur la tête, coupées nettes. Je n’y attachais aucun intérêt dans mon exaltation. Mon cerveau, dans les grandes circonstances, fonctionne toujours avec une certaine lenteur, que j’attribuais, à l’époque à un très flatteur mépris du danger.
Cerveau.., lent . .. . mais. . . ces branchettes étaient coupées “ net “ ... Nom de. bleu! Mais c’est bien sûr, LES ECLATS DE BOMBES! Et tout ça à quelques centimètres de ma pauvre tête! Je fus pris subitement d’un amour sans pareil pour la terre nourricière, et je ne jurerais pas que l’empreinte de mon visage n’y soit pas encore imprimée. Je réalisais enfin que ça n’était pas du cinéma, d’autant que j’entendais mon cher Popeye qui HURLAIT : “Nom de Dieu, on est sur un dépôt de munitions, c’est ça qu’ils visent!” Enfin lucide, je sentis monter en moi un brutal flux de quelque chose que je sus plus tard être de l’adrénaline, faute de connaître la chose, j’employais le mot trouille, tout simplement. Heureusement, les pilotes nazis n’ayant pas remarqué ma faiblesse passagère, partirent chercher ailleurs, d’autres victimes innocentes. N’écoutant que son courage, notre petite troupe se rua vers le Sud. L’amour sacré de la Patrie ne conduisant plus nos bras vengeurs, il fallut chercher à l’étage du dessous le soutien de nos mollets. Qui répondirent PRESENTS! Nous avons dû faire, Pierre et moi, une sacrée moyenne ce jour là! Il me semble même que la voiture avait du mal à nous suivre. Il est vrai qu’elle était en surcharge et que le Popeye ne conduisait que d’un bras, l’autre étant réduit à l’impuissance par un anthrax passé sournoisement à l’ennemi.
A l’étape se situe l’épisode de Morin. Je ne puis rien en dire, sinon que pendant des années j’ai entendu le récit de cette nuit d’épouvante. Moi, je me souviens simplement m’être écroulé sur le billard du bistrot - mort de fatigue au point d’oublier de ne sustenter. (Je n’ai su que plus tard que j’avais dormi avec le Popeye). Profitait de mon sommeil la FRANCE s’écroulait, son armée victime d’une erreur d’orientation partait courageusement à l’assaut de la Méditerranée et des Pyrénées. Et toujours je dormais ; Il est probable que j’ai dû continuer à dormir debout, puis assis jusqu’à Pithiviers.
Car pour permettre sans doute à la voiture d’aller aussi vite que les vélos, le Popeye avait eu l’ingénieuse idée de fixer ceux ci sur le toit de celle là. Cette surcharge conséquente fut acceptée sans trop de mauvaise humeur par la 10 CV Renault qui y trouvait son compte sur le plan de l’amour propre. Pithiviers nous laissa le souvenir de son pâté d’alouette et de sa recette bien connue: mélange de viande de cheval et d’alouette, moitié moitié, un cheval- une alouette. La même recette a été appliquée depuis au Centralisme Démocratique. Question à 10 Frs: qui fait le cheval?
Les allemands ayant enfin retrouvé le noyau dur de notre défense élastique, nous allions à nouveau devoir leur faire voir notre roue arrière, et nous replier sur des positions préparées à l’avance: A savoir Villiers (Indre).
J’ai en mémoire une longue, longue ligne droite, interminable située du côté de LA FLÊCHE, siège du prytanée militaire, où notre arrière grand père officier du génie, sinon de génie, avait été professeur de topographie: Charles BUISNEAU, né à la Flêche, était donc le père de notre grand mère paternelle. Sa photographie en grand uniforme au col brodé de feuilles de chêne, fourragère, aiguillette et tuti quanti, décorait la chambre de ma grand mère Louise, et dite “Manzette “. J’ajoute qu’avec sa moustache avantageuse et sa royale notre arrière grand-père avait fière allure. Je disais donc que cette route de La Flêche me laisse un souvenir pénible. J’avais faim, j’avais soif, j’étais fourbu, j’étais crevé, je souhaitais de tout coeur que l’un de nos pneus soit également crevé. Mais rien à faire, la maison Michelin était à la hauteur de sa réputation. (C’était d’ailleurs, je me souviens, des pneus Wolber fabriqués à Soissons).
Pierre était intraitable, il nous fallait passer la boire ce soir, on se reposerait après.... ET Il AVAIT RAISON!
Car lendemain matin, les intrépides aviateurs italiens faisaient leur peu glorieuse entrée dans la guerre en bombardant les ponts de la Loire, faisant des milliers de victimes parmi les réfugiés civils bloqués sur ces mêmes ponts. Ces ponts que nous avions franchis la veille au soir.
Médédée qu’on n’appelait pas encore comme ça, nous avait confié une lettre à remettre à la première receveuse des P.T.T. que nous trouverions si nous étions dans le besoin. Pierre portait sur son sein cette lettre comme on porte le Saint Sacrement. Moi, je faisais de ce précieux document, quelque chose comme la lettre que Monsieur d’Artagnan père donna à son fils pour Monsieur de Tréville, (lettre qui lui fut dérobée par l’infâme comte de Rochefort à Meung sur Loire). Plus heureux que d’Artagnan nous disposions de notre blanc-seing, et pûmes le présenter à la receveuse de Langeais (ou Bléré, ce qui est sûr c’est que c’était sur la rive gauche de la Loire et qu’il y avait un château.) Ce blanc-seing, moite de la transpiration de Pierre, communiqua son humidité aux yeux de cette brave femme. Laquelle nous reçut à bras ouverts, je dirais même à draps ouverts, car le lit me parût extrêmement confortable, après son pot au feu particulièrement succulent

20:30 Publié dans Exode 1940 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Exode

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