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28/05/2008

Gaston dit "Poupou"

Texte de Claude RENOUX

C’est ce moment que choisit un curieux bipède pour interrompre nos effusions, Il était affublé d’un short remarquable par son ampleur. Manifestement son propriétaire n ‘avait pas lésiné sur la dépense ayant prévu qu’avec l’âge son tour de taille pouvait prendre de la respectabilité. On voit tout de suite qu’il s’agissait d’un homme prévoyant, économe et optimiste.
Un sage! Ce quidam avait été prénommé Gustave par ses parents, Gaston par sa fiancée, et Poupou par sa femme. Fiancée et femme étant la même personne: Lucette, notre soeur bien aimée. Elle même avait été prénommée Luce pour l’état civil, surnommée Lucifer par moi même en mon for intérieur, redevenue Luce aujourd’hui, parce que ça fait plus distingué. Notre Gaston s’exprimait avec élégance, voire avec recherche, dans une langue si pure et si châtiée que Pierre et moi nous imposions de méritoires efforts pour nous maintenir à son niveau, ne laissant plus passer l’occasion d’employer à bon escient le moindre imparfait du subjonctif passant à notre portée. Je dirai plus loin combien cette gymnastique intellectuelle nous enrichit par la suite. Mieux qu’un homme cultivé, Gaston était “ un homme qui se cultive”. Remarquez au passage que je mets cette formule au présent. A quatre vingt ans passés notre sapientissime Poupou continue toujours à se cultiver. Chapeau!
(Poupou est décédé à Paris le 23 juillet 1998 dans sa 87ème année).
Après les présentations, et me semble t-il un solide repas que nous partageâmes en frères, il repartit vers Montfaucon du Lot, rejoindre Lucette, qui devait, pensions nous, se faire un sang d’encre à la pensée de sa famille éparpillée sur les routes.
Gaston, parti rejoindre ses amours, ne se doutait pas, pas plus que nous d’ailleurs, qu’il était en quelque sorte notre éclaireur, notre fourrier, notre maréchal des logis, détaché en avant garde pour préparer les cantonnements de la troupe. Troupe réduite à deux éléments, certes, mais comme les trois mousquetaires qui étaient quatre et en valaient vingt, nous n’étions que deux et nous en valions.... ma modestie naturelle m’interdit de chiffrer.
Les Allemands, eux, ne s’ y trompaient pas; à preuve l’acharnement qu’ils mettaient à nous suivre. Le temps d’écrire ces trois lignes, ils avaient franchi la Loire. Là, je crois que Pierre et moi avons commis une grave erreur stratégique: nous aurions dû faire demi tour, mettre le cap sur Strasbourg, et dans leur poursuite aveugle, les nazis se seraient retrouvés vite fait sur la rive droite du Rhin. La France eut été sauvée.., mais on ne réécrit pas 1’ Histoire.
Notre marche vers le sud fut marquée, entre autre, par une étape à Saint Hilaire sur Benaize, un des nombreux berceaux de notre famille maternelle. Où nous frimes la connaissance d’une gloire de la famille: Le général Rigollet, un ancien de l’expédition Marchand, Fachoda, vous me suivez? Non? Alors consultez le petit Larousse Illustré.
Le général ne payait pas de mine, j’oserais même dire qu’il avait très mauvaise mine. Rongé par les fièvres paludéennes, grelottant entre deux cachets de quinine, il tramait en pleine canicule, sa barbichette méphistophélique dans un fauteuil roulant, enveloppé dans une énorme couverture. Pour passer du générai au particulier, je dirai qu’il est mort quelques mois plus tard dans son lit. Ce qui n’a rien de particulier pour un général.
Je puis vous paraître cruel, mais notez que j’ai quatorze ans et que cet age est sans pitié. Le général avait des descendant, dont l’un avait été élève officier dans la marine nationale. On me fit don d’un superbe pantalon de drap fin, bleu marine, ça va de soi, et si large que j’aurai pu le partager avec mon frère: il y avait de la place pour deux.
Mais nous avions deux vélos, il aurait fallu alors coordonner nos mouvements pour pédaler synchro. L’expérience ne fut pas tentée: nous n’avions pas de temps à perdre. Les Allemands, gens têtus, ne renonçaient pas à changer de cap. Le fameux pantalon fut donc soigneusement plié sur le porte bagage. Gaston se chargea quelques semaines plus tard de le transformer en le coupant à hauteur des genoux. IL VENAIT D’INVENTER LE BERMUDA trente ans avant les Américains. Une fois de plus, une des inventions du génie français allait à l’étranger pour nous revenir en article d’importation.

20:20 Publié dans Exode 1940 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Exode, Capitulation

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