Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

16/08/2008

Le camp de Caïs et le retour à la vie civile.

Texte de Pierre-Jules RENOUX

A la mi-juillet, je suis séparé de mes copains, on m’envoie au camp de Caïs, à Fréjus C’est là que se forme le Corps Expéditionnaire pour l’E.O. Sont passés par là des dizaines de milliers de tirailleurs venus d’Afrique ou d’Indochine. Beaucoup d’entre eux sont restés en France dans les immenses nécropoles des deux guerres, et leurs descendants sont jugés indésirables par certains. Bref à Caïs, c’est le désoeuvrement et l’ennui. Beaucoup sont comme moi issu; des F.F.I., et personne ne s’occupe de nous. J’ai le souvenir de la chaleur écrasante et de l’odeur un mélange de cuisine grasse et de latrines. Heureusement, il y a la mer que je découvre superbe de Saint Raphaël à L’Ile d’or. Chaque fois que je peux, j’y vais à pied ou en stop pour passer l’après-midi. Le 8 août, Hiroshima, Nagasaki, la guerre est finie Je n’ai plus rien à faire dans ce merdier. Le 15 août, c’est le coup de grâce : c’est le premier anniversaire du débarquement en Provence. Nous, les anciens F.F.I., sommes consignés au camp du Caïs, nos tenues ne sont pas convenables!
Début septembre une note de service parait : “Les militaires appelés ou engagés qui ont interrompu leurs études pour fait de guerre ou de résistance peuvent, s’ils le désirent rentrer dans leurs foyers”. Je saisis l’occasion, constitue mon dossier. Pas de problème, le 25 septembre, j’obtiens une permission libérable et le 25 octobre 1945, je suis rendu à la vie civile.
Roncoroni et Brisson arriveront à CaÎs après mon départ. Ils se farciront la guerre d’Indochine. J’ai revu Ronco à l’occasion du 50ème anniversaire de la libération. A mon grand regret, je n’ai pas eu de nouvelle de Bibi.

EPILOGUE:

J’ai eu du mal à commencer cette longue histoire : fallait-il raconter quelques “faits d’armes” sans grande signification, isolés du contexte ou fallait-il plutôt simplement raconter la vie d’un jeune qui n’a que 17 ans quand la guerre commence et pas 22 quand elle se termine?
C’est la seconde solution que j’ai choisie. Je n’ai pas cherché à faire oeuvre littéraire, il a suffi de s’y mettre et les choses sont venues d’elles-mêmes, il n’y a pas eu de brouillon.
Je n’ai connu ni la torture, ni la déportation. J’ai connu la prison militaire de Montluc à Lyon pour prix d’une manifestation contre le rappel du contingent en mai et juin 1956. Mais ceci est une autre histoire
J’ai été un privilégié car ma famille a joué un rôle déterminant dans mon comportement durant l’occupation. Mes parents et ma soeur aînée ainsi que sa belle famille, tous ont pris des risques pour m’aider. Mais, c’est à ma mère à qui je pense, ma mère trop tôt disparue, petite bonne femme qui a traversé bien des épreuves et qui a su faire face avec courage et sang froid chaque fois qu’il le fallait.
Ce n’est pas sans émotion que j’ai évoqué cette période de ma vie: il s’agit de ma jeunesse. J’ai vu revivre des femmes et des hommes qui ont été déterminants pour mes engagements futurs. Les morts restent jeunes à écrit Anna Seghers et Raymonde Fiolet garde toujours le beau visage de ses trente ans. Je n’ai pas connu la Résistance des salons et des états-majors, ma résistance à moi était celle des petits, des sans grades sortis de l’ombre quand il le fallait et tout aussitôt rentrés dans l’anonymat.
Aimé Faucon et Henri Michel étaient de ceux là. Je tiens à saluer leur mémoire ainsi que celle de Suzanne Bardou qui fit tout pour sauver des enfants juifs.
Le rêve de notre jeunesse s’est brisé. La société de justice, de solidarité et de liberté que nous voulions reste une utopie, et pourtant les générations montantes ne pourront accepter longtemps cette société dominée par l’argent et les grandes féodalités.
Julius Fucik, poète tchèque, écrivait avant d’être pendu par les nazis: “HOMMES, JE VOUS AIMAIS, VEILLEZ”.
Nous n’avons pas assez veillé...
D’autres instruits par notre expérience seront plus vigilants et à leur façon reprendront le combat pour un monde plus juste.

Pierre-Jules RENOUX

Les commentaires sont fermés.