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27/05/2008

EMOTIONS FORTES.

Texte de Maurice RENOUX

Donc, Pierre avait été requis, il n’avait pas la bosse de la soumission, surtout avec la brutalité allemande. Un beau jour, il décida de ne plus retourner à MARGIVAL. Administrativement tout DESERTEUR était recherché par la FELDGENDARMERIE. Or, un soir, on sonna à la porte privée du bureau de Poste. Andrée alla parlementer à travers le vasistas. Un grand diable de Feldgendarme lui dit simplement, "Pierre RENOUX, c’est bien là ?’-"Non, répondit Andrée, avec aplomb, il n’est pas là, il est chez sa sœur à PARIS”. L’Allemand entra dans le couloir et se dirigea vers la cuisine qui était éclairée. Il étala sur la porte une liste, (celle des gens à rechercher), et marqua un renseignement. Ma femme, qui le suivait, était atterrée, elle savait que ses deux fils étaient à table avec leur Grand-mère Marguerite. Quelle ne fut pas sa stupéfaction en regardant dans la cuisine de constater que sa mère continuait tranquillement de dîner, comme s’il n’y avait rien eu. Ses fils n’étaient plus à table, il n’y avait même pas trace d’eux. (Les deux couverts avaient été prestement enlevés et rangés sous l’évier).
Quand Pierre avait entendu son nom prononcé de cette voix gutturale, il avait compris tout de suite ce qui l’attendait. Il avait fait un signe à son frère qui comprit qu’il fallait disparaître en vitesse. Claude se cacha dans le fond du couloir derrière la porte sur laquelle le “Boche” s’appuyait pour écrire sur sa liste. Quant à Pierre, il pénétra dans la salle à manger et s’accroupit derrière notre grand fauteuil “VOLTAIRE”, qui formait avec le buffet un recoin à première vue suffisant. Ce jour la, j’étais absent.
Beaucoup plus tard, Claudie, la plus jeune fille de Marcelle et Félix était venue passer les fêtes de Pâques avec nous. Ma femme l’envoie faire une commission, quand elle revient, elle referme la porte, sans pousser le verrou, (Précaution que nous utilisions d’habitude pour nous mettre à l’abri d’une surprise).

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Vers l3Hoo, nous étions dans la cuisine à écouter la BBC (Radio LONDRES) avec son brouillage si caractéristique, ”Ici LONDRES, les Français parlent aux Français”. Soudain, nous entendîmes la porte s’ouvrir brutalement et un bruit de bottes martelant le couloir. Un grand gaillard de Feldgendarme, approchant les deux mètres, congestionné de fureur d’entendre la “Radio maudite, interdite” nous prend donc en défaut, sans discussion possible. Il levait les bras en nous invectivant en Allemand. Enfin calmé, il me dit en désignant Claude : “Pierre ?”, ”Non, lui dis-je, c’est son frère”- “ Papiers! ”. Claude avait ses papiers sur lui, moi, je lui fis comprendre que mon portefeuille était dans la chambre au premier étage et qu’il fallait que j’aille le chercher.
En passant dans la salle à manger, je pris la photo de Jean RENOUX, (un des fils d’ÉMILE). Jean était à DAKAR dans la marine de guerre française. J’expliquais alors à l’interprète, qui était arrivé en renfort, que la BBC transmettait des messages personnels concernant les Français qui étaient aux Colonies. Après examen de mes papiers, et surtout de ma “Commission” indiquant que j’étais Contrôleur Principal d’une administration des Finances, il se calma un peu. Pendant ce court dialogue, je réalisais du risque que nous avions d’être arrêtés, Claude et moi. Je tremblais physiquement et mes bras, appuyés sur la table de la cuisine, remuaient continuellement. C’était la première fois que je ressentais cela.
Revenons à Pierre, l’interprète nous dit qu’il était recherché. Je lui dis que ma femme avait déjà dit qu’il était à PARIS et que depuis qu’il avait été requis, il ne venait plus nous voir. Nous étions sans nouvelle. L’officier continuait, quant à lui, à me parler en Allemand que je ne comprenais pas.
Tout en me parlant, il avait remarqué la carte de TUNISIE sur la porte de la cuisine. Un cordon de laine rouge, fixé par des épingles, délimitait le front des troupes alliées autour de BIZERTE. L’officier se penchait de plus en plus souvent, sans rien dire, nous sentions bien qu’il n’avait plus beaucoup d’illusions.
Il sortit en nous répétant, traduit par l’interprète, ”Il ne faudra plus écouter la BBC, sans quoi, vous serez déportés”. Je promis naturellement et ma femme l’accompagna à la porte et le suivit des yeux. Il s’arrêta pour causer avec un Feldwebel (Adjudant) du Kommando installé dans l’ancienne salle paroissiale afin de garder les requis belges. Par l’intermédiaire du chef Belge, elle apprit que l’officier avait ordonné que l’on fasse très attention à nous. Il demandait d’avertir immédiatement le Quartier Général si nous continuions d’écouter la BBC, pour procéder à notre arrestation.
Une autre fois, Pierre, alors qu’il faisait une chaleur accablante, s’était allongé sur son lit, après déjeuner, avec simplement un slip. Sa chambre était séparée de celle de sa Grand-mère Marguerite, par une cloison de contre plaqué. On entendait donc très bien d’une chambre à l’autre. Ma Belle-mère était à la fenêtre, elle remarqua un soldat allemand qui pénétrait dans le jardin et ouvrait la porte de la maison, “Attention, Pierre, il y en a “un” qui monte l’escalier”. A ces mots, Pierre bondit, la fenêtre était ouverte, il sauta dans le jardin, gagna, au fond, la buanderie, escalada le toit en se servant d’un fût de 200 litres placé dans le coin à cet effet. Arrivé sur le faite du toit, il sauta dans le cimetière, mitoyen du jardin. Il sortit de l’autre coté, longea les arbres, traversa la route, prit le chemin qui longe le ruisseau et s’enfonça dans les taillis.
Dans la soirée, arrivé de VILLERS-COTTERETS, on me raconta cet incident, je partis à sa recherche. Nous étions convenus depuis longtemps, qu’en pareil cas, il suffirait de siffler le refrain de mon ancien bataillon, j’avais eu si souvent l’occasion de leur faire entendre. Dès que je fus à l’endroit que je jugeai propice, je lançais le premier appel, sans résultat, au deuxième, j’entendis la réponse, nous nous rapprochâmes et rentrâmes ensemble, le plus discrètement possible à la maison.
Nous n’étions pas au bout de nos peines et de nos émotions. C’était toujours l’occupation

J’arrête provisoirement ce récit, afin d’envoyer ce texte à Pierre, puis à Claude, pour rectifications éventuelles car c’est à cette époque que nous nous sommes séparés, Claude étant à ROISSY, et Pierre dans les Chantiers de Jeunesse.

Ici s'arrête le récit de Maurice RENOUX, il ne reprendra pas la plume pour terminer ses mémoires, en 1994, ses fils Pierre et Claude, apporteront leur contribution à l'histoire de leurs parents et de la famille.

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